Les idéaux et la réalité du Canada

Entretien audio enregistré avec le professeur Lorne Foster, réalisé par Blessing Ogunyemi pour l’Institut Harriet Tubman de l’Université York.
TRANSCRIPTION :
Professeur Lorne Foster : Je sais que les esclaves passaient leurs journées à parler du Canada dans les champs pendant leur travail. Pour les esclaves noirs, le Canada était devenu synonyme de liberté. Ils parlaient toute la journée de la façon dont ils iraient au Canada. Ils allaient au Canada. Le Canada est devenu leur étoile polaire. Mais c’était aussi, en même temps, une épine, et c’est un euphémisme, une épine dans le flanc de ces rêves d’esclaves noirs, particulièrement une fois qu’ils avaient réussi à atteindre le Canada.
Il existe une anecdote ou une histoire à propos de Josiah Henson, plus connu sous le nom de l’Oncle Tom ; la Case de l’Oncle Tom se trouve à Dresden, juste à côté de Chatham, qui est la plaque tournante de l’un des points de contact du chemin de fer clandestin. L’histoire raconte que lorsque Josiah Henson est arrivé au Canada, il a dit qu’il était venu chercher la liberté, mais qu’il avait découvert que le Canada n’existait pas. En effet.
En d’autres termes, la liberté n’existait pas. À partir de là, il a dû faire face à la dure réalité de vivre au sein d’une population qui le méprisait. Et il s’en est en fait très bien sorti sur le plan de son industrie. Il a créé une zone, ou une colonie si vous voulez, à Dresden, qui a été occupée par au moins 200 anciens esclaves à un moment donné. Ils ont créé leurs propres écoles. Ils cultivaient leurs propres récoltes. Ils essayaient d’être autosuffisants. Le Canada a donc été contradictoire dans la façon dont il est perçu : entre les idéaux du Canada et la réalité du Canada.
Il y a eu une rupture entre les deux qui perdure encore aujourd’hui, dans une large mesure. Et nous essayons de combler ce fossé. Je pense que ce qui est honorable, ou ce qui constitue, comment dire, la planche de salut du Canada, c’est que nous vivons toujours avec l’idée que nous pouvons combler l’écart entre les idéaux de ce qu’est le Canada et la réalité de ce qu’il est. Ainsi, de notre point de vue, le point de vue des Noirs, nous luttons pour cela à travers les droits de la personne, à travers les tentatives de créer des mouvements qui nous permettraient d’avoir une meilleure intégration sociale, ou une intégration sociale égale et une équité sociale dans l’ensemble de nos institutions publiques et de nos modes de vie dans le secteur public. Et nous luttons toujours avec cette question. Je pense que le Canada représente un dilemme pour les esclaves et pour nous aujourd’hui, en ce qui concerne les relations raciales et notre sentiment d’appartenance à ce pays, ce sentiment d’appartenance que nous voulions tous. Même les esclaves cherchaient ce sentiment d’appartenance, cette liberté, et le fait de faire partie d’une communauté où ils pourraient atteindre la plénitude de leurs capacités. Nous gardons toujours l’espoir que nous, les modernes d’aujourd’hui, serons capables de faire progresser les choses vers ce but, cet idéal.