Nous nous étions engagés dans l’armée canadienne en tant que Canadiens. Nous n’étions pas en position de négocier. Nous pensions qu’après la guerre, nous aurions tout le temps de poser la question.
Enfance de Roger
Le capitaine Roger Kee Cheng était un Canadien d’origine chinoise de troisième génération. Né dans la région de Cariboo au centre de la province de Colombie-Britannique, il était l’aîné d’une fratrie de cinq enfants. Ses grands-parents, Won et Sing-Choy Cheng, étaient des marchands à Lillooet. Roger a grandi entre Lillooet et Vancouver. Du haut de ses 177,8 cm (5’10”) et de ses 90,7 kg (200 lb), c’était un leader né, doté d’une excellente coordination main-œil et d’un don pour les études. Grâce à sa passion pour la pêche, il savait bien manœuvrer les petites embarcations. Ces qualités lui seraient très utiles pendant la guerre. Il a fréquenté l’école publique à Lillooet et a terminé sa première année de lettre à l’Université de Colombie-Britannique à l’âge de seize ans. Il a ensuite étudié le génie électrique à l’Université McGill de Montréal, où il a obtenu son diplôme à 23 ans. Après ses études, Roger a trouvé un emploi de comptable, mais était déterminé à s’engager dans l’armée, il a donc suivi la formation d’officier d’une durée d’un an à l’UBC.
Avant le SOE
Roger Cheng a été le premier Sino-Canadien à s’engager en tant qu’officier. Le sous-lieutenant Cheng a rejoint le Corps des transmissions royal du Canada en octobre 1941, puis a suivi une formation avancée en transmissions à Brockville, en Ontario, qu’il a terminée en janvier 1942. Début 1944, le sous-lieutenant Cheng a reçu l’ordre de rencontrer, dans une chambre d’hôtel à Toronto, un homme qui allait changer sa vie : le major Kendall.
Kendall et Cheng
Le major Francis « Mike » Kendall se trouvait au Canada pour recruter des candidats en vue d’une opération militaire aussi improbable que secrète : l’opération Oblivion, qui devait être menée à Hong Kong. Le SOE avait besoin d’opérateurs radio parlant chinois qui étaient également fidèles à la Couronne britannique et, ignorant des décennies de discrimination, pensait que tous les Canadiens d’origine chinoise se porteraient immédiatement volontaires. Kendall a trouvé le recrutement plus difficile qu’il ne l’avait prévu, mais le sous-lieutenant Cheng a accepté immédiatement. Cheng cherchait un moyen de mettre à profit ce qu’il avait appris.
Quelques semaines après avoir rencontré Kendall, Cheng est parti en direction de Pentiction, située dans le District régional de Okanagan-Similkameen, en Colombie-Britannique. Il a raconté que l’opération était si secrète qu’il n’avait même pas reçu d’ordres écrits, mais seulement un numéro de boîte postale pour son courrier. Peu après, les douze autres membres sont arrivés à ce qui allait plus tard être connu sous le nom de « Commando Bay » : John Bong, Roy Chan, Eddie Chow, Doug Jung, Louey King, Tommy Lock, Norman Low, Raymond Lowe, Jimmy Shiu, Hank Wong, Norman Wong et Wing Wong. Le groupe a suivi une formation aux techniques de démolition, aux opérations paramilitaires, au sabotage et à l’utilisation des émetteurs radio.
Cheng se souvenait des armes et des munitions : « …des armes légères, toutes sortes d’armes, allant jusqu’au mortier de deux pouces, des mitrailleuses Bren, toutes sortes d’armes automatiques, y compris des Beretta que l’on ne voyait jamais dans l’armée canadienne, des Luger, des Walther et ce genre de choses. »
Ils s’entraînaient neuf heures par jour : ils apprenaient à nager sans faire de vagues, à se déplacer furtivement et à tuer sans bruit. Pour beaucoup, c’était la première fois qu’ils prenaient des leçons de natation. Le major Hugh Legg leur a enseigné les principes de base du chiffrement et du codage des transmissions radio. Le groupe était divisé en deux : une partie se consacrait à la formation aux communications radio, tandis que l’autre, dont faisait partie Cheng, se consacrait aux techniques de survie sur le terrain.
Le capitaine Cheng, désormais commandant en second du groupe de l’opération Oblivion et officier des transmissions, ainsi que ses opérateurs radio (Low, Lowe et Shiu), ont suivi une formation avancée d’un mois en communications auprès du SOE Inde (également connu sous le nom de « Force 136 ») à Meerut, près de Delhi, en septembre 1944. Ils étaient capables de transmettre avec précision au moins quinze mots par minute et maîtrisaient également le morse et le sémaphore. Ils ont rejoint leur groupe de l’opération Oblivion en Australie pour suivre une formation complémentaire sur le renseignement japonais et les opérations en jungle, y compris les secours médicaux. Ils étaient prêts pour Hong Kong.
À Hong Kong, leur mission consistait à recueillir des renseignements et à paralyser les infrastructures japonaises : navires et chantiers navals, voies de transport maritime et flotte marchande, ainsi qu’à détruire l’usine de chars, l’aérodrome et les pistes d’atterrissage. De plus, ils devaient entre en contact les forces communistes dans le but de les rallier à la lutte contre les forces de l’Axe menées par les Japonais. Ils devaient se rendre d’Australie jusqu’à la plage Fung Head, à Hong Kong, à bord d’un petit sous-marin, puis naviguer à la faveur de l’obscurité dans des canots pneumatiques de 2 × 10 places équipés de moteurs hors-bord silencieux.
Mais cela ne devait pas se faire. L’armée américaine, qui contrôlait les opérations alliées en Asie, s’est opposée à la formation des forces communistes. Elle a refusé d’autoriser les Australiens à déployer un sous-marin pour transporter l’équipe. L’opération Oblivion a été annulée.
Pour certains des anciens membres de l’opération Oblivion, le chapitre suivant se déroulerait à Bornéo.
Les forces japonaises occupaient Bornéo depuis 1941. Bornéo, riche en pétrole et idéalement située pour contrôler le trafic maritime vers l’Asie du Sud-Est et la Malaisie, était l’une des premières conquêtes stratégiques du Japon. La 37e armée du Japon, une garnison navale, et d’autres forces armées totalisaient trente mille soldats japonais. En août, la température maximale moyenne en journée à Bornéo était de 32 °C (89,6 °F), avec 208 mm (8,2 po) de précipitations par mois. Les maladies les plus répandues étaient le paludisme et la dengue.
En juin 1945, le SOE a détaché le capitaine Cheng et quatre sergents (Shiu, Chan, Low et King) à l’Australie (SRD), et le SRD les a finalement affectés à l’opération Hippo à Kuching, à Bornéo. Ils ont suivi une formation à la Fraser Commando School, dans le Queensland.
Les plans concernant l’opération Hippo avaient changé et, à la mi-1945, le nouvel objectif consistait à recueillir toutes les informations possibles sur les effectifs ennemis, les camps de prisonniers de guerre et leurs gardes, ainsi que sur les quelques deux milles prisonniers de guerre, sans pour autant mettre davantage en danger ces derniers.
Le SOE a déclaré que la connaissance du chinois des anciens membres de l’opération Oblivion serait inestimable, et que la radio serait le moyen de communication utilisé. Le capitaine Cheng et une équipe de dix hommes travailleraient en partenariat avec les populations dayaks locales. Cheng, à la tête du groupe de tête, est arrivé à bord d’un hydravion Catalina, à 40,2 km (25 mi) en amont du fleuve. Les autres l’ont rapidement rejoint, et l’équipe a pris contact avec les Dayak pour la distribution d’armes et la formation. Les équipes ont effectué des patrouilles, tandis que Cheng et le sergent Low transmettaient les renseignements au quartier général. Le Japon a capitulé le 15 août 1945, mais les combats, et l’opération Hippo, se sont poursuivis à Bornéo. Face à des milliers de soldats japonais, l’équipe de l’opération Hippo a contribué à libérer des prisonniers de guerre, surveillé les déplacements des Japonais et poursuivi ses patrouilles périlleuses. Les combats se sont poursuivis jusqu’en octobre, date à laquelle le SRD a transféré le contrôle aux autorités britanniques. Les Canadiens ont alors pu rentrer chez eux.
En 1946, un colonel dont les initiales étaient « G.S. » a écrit au quartier général de l’armée canadienne situé à Trafalgar Square, à Londres, pour confirmer l’avis de son homologue, le colonel Chapman Walker, selon lequel le capitaine Cheng méritait une distinction militaire (une Croix militaire). Le colonel G.S. a demandé que le bureau transmette ces recommandations aux autorités compétentes. Il semble que cette demande soit passée inaperçue et que les exploits du capitaine Cheng n’aient pas été reconnus. Ironie du sort, les recommandations formulées par Cheng lui-même en faveur de la décoration de ses hommes, y compris les sergents Low, Shiu, King et Chan, ont quant à elles été approuvées.
Bien que l’opération Oblivion a finalement été annulée, des recherches suggèrent que les prouesses des treize hommes d’origine, menés par le capitaine Cheng, ont convaincu le SOE de faire pression sur le Canada pour obtenir davantage de soldats sino-canadiens. Le ministère canadien de la Défense est revenu sur sa décision quelques semaines plus tard, ce qui a conduit des centaines de Sino-Canadiens à rejoindre le combat durant l’été 1944.
Le capitaine Roger Kee Cheng est décédé à Vancouver à l’âge de 75 ans.