Entretien avec Rosa Cheng
Rosa Cheng, 2025.
« Et quand j’étais dans l’association musicale Jin Wah Sing (振華聲) en 1993, j’ai vu un monsieur assis tout seul dans un coin de la salle. Personne ne lui adressait la parole. Puis, peu à peu, quand on donnait un spectacle au centre culturel chinois de Jin Wah Sing, c’est lui qui s’occupait des coulisses. Et on a parlé. On l’appelait Wah-sook, oncle Wah.
Et il parlait le toisan, mais avait l’air d’un autochtone. J’ai fini par comprendre qu’il jouait et chantait aussi de l’opéra cantonais. Il était doué. Il avait suivi une formation professionnelle à Guangzhou. Puis j’ai appris qu’il était revenu de Chine. Ça m’est resté en tête pendant de nombreuses années.
Je pensais aussi écrire cet opéra. Je me suis donc mise à rédiger le scénario. Au début, il n’était pas bon, car il manquait de substance. Wah-sook est décédé en 2000 et je n’ai jamais eu l’occasion de lui poser des questions sur sa vie. Tout au plus, on se rencontrait et comme il adorait manger des dim sum, on l’emmenait au Pink Pearl Dim Sum. Et il était très gentil, vraiment très gentil. Il a tout appris à mon mari sur les coulisses. Mais ensuite, quand on a interviewé le propriétaire du logement de Wah-sook, qui vivait dans une maison de chambres dans le quartier chinois, il a dit : "Vous savez, le père de Wah-sook était chinois et sa mère, autochtone."
Cette révélation a donné une tout autre dimension à l’histoire. J’ai donc commencé à faire des recherches sur Internet pour découvrir, par exemple, que Wah-sook était né en 1929. Son père devait donc être né dans les années 1800, quelque temps avant la loi d’exclusion. J’ai écrit le scénario, et je l’ai rédigé en anglais parce que mon chinois écrit est lamentable. Ensuite, on a envoyé le scénario complet à Hong Kong et on a trouvé un dramaturge, Leo Lee, pour adapter le scénario dans le style de l’opéra cantonais.
C’est comme ça qu’on a monté notre premier opéra fusion, Le rêve de l’accessoiriste en chef, à l’Annex Theatre, qui ne compte que 200 places. Deux représentations, et chaque fois, la salle était comble. Je me sentais ambitieuse, alors j’ai décidé de remonter l’opéra en 2024.
Mais tout était différent cette fois-ci, car on allait se produire au Vancouver Playhouse. Et ensuite, je me suis demandé comment rendre le spectacle encore plus intéressant. J’ai donc ajouté des narrations rappées en anglais pour introduire chaque acte. J’ai trouvé Gerry, Gerry Sung, et en fait, il a volé la vedette. Quand il est monté sur scène pour rapper, les gens [imite les acclamations]. Ils ne s’y attendaient pas. Et c’est peut-être grâce à lui que nous avons attiré des spectateurs et des spectatrices de générations plus jeunes. Tu vois, je te l’avais dit, c’est le destin [rires]. »